2013-2014 – La perversion polymorphe, L’enfant dans l’adulte

Secrets d’alcôve, par Jacques Tréhot

Pour introduire ce thème de l’année impossible de ne pas repartir du texte princeps de Freud, petit paragraphe dans Les trois essais sur la théorie sexuelle, édités pour la première fois en 1905.

Il est admis que la névrose trouve son origine dans la vie sexuelle. Dans L’histoire du mouvement psychanalytique, Freud rapporte que cette idée lui avait été suggérée par trois hommes, Breuer, Charcot et Chrobak, à leur propre insu, au point que deux d’entre eux renièrent après-coup leurs propos.

Le médecin Joseph Breuer, tout d’abord. À propos d’une patiente qui se faisait beaucoup remarquer en société, il s’était exclamé « Il s’agit toujours de secrets d’alcôve ». Devant la stupéfaction de Freud, il jugea utile de préciser qu’il s’agissait du « lit conjugal ».

Le neurologue Jean Martin Charcot ensuite. À propos d’un jeune couple en grande souffrance, « il s’exclama soudain très animé : « — Mais dans des cas pareils c’est toujours la chose génitale, toujours, toujours, toujours ». Sur quoi Charcot se croisa les mains sur le ventre et frétilla (hüpfte) plusieurs fois de sa façon coutumière. En un clin d’œil, dit Freud, je sombrai stupéfait, quasiment paralysé et je me dis « — Mais s’il le sait, pourquoi ne le dit-il jamais? ». Toutefois l’impression fut vite oubliée ; l’anatomie du cerveau et la production expérimentale de paralysies hystériques absorbaient tout mon intérêt ».

Enfin le gynécologue Rudolph Chrobak. À propos d’une patiente souffrant d’angoisses insensées, il confia à Freud que son angoisse provenait du fait qu’après dix huit ans de mariage elle demeurait virgo intacta. Dans ce genre de souffrances, précisa-t-il, nous connaissons bien la seule recette qui vaille: Penis normalis dosim repetatur » (1)

L’histoire est connue mais mérite d’être rappelée.

Freud précise même que de prime abord il n’avait pas compris ces trois informations « identiques », « inouïes » à l’époque -mais inouïes semble-t-il encore aujourd’hui malgré la prétendue révolution sexuelle-. Ces informations avaient hiberné en lui pendant des années pour se réveiller en tant que connaissance apparemment originale. Selon ses propres mots, ce n’est donc qu’après un «  léger flirt » avec ces idées fugitives que Freud finit par « épouser » la vérité de la cause sexuelle.

Mais Freud fit un pas de plus en affirmant la réalité de la sexualité infantile et c’est là qu’il forgea la « disposition polymorphiquement perverse » (2)

C’est à partir d’une clinique existante des perversions (Havelock Ellis, Kraft Ebing) que la psychanalyse avait fait la «  découverte positive » que l’enfant est un pervers polymorphe. I.e. que l’enfant a la capacité, tout comme l’adulte, d’obtenir une satisfaction pulsionnelle à partir de zones érogènes non exclusivement génitales.

Dès le Séminaire I (3), Lacan mit les pendules à l’heure. Contrairement à Balint, qui, dans un premier temps, faisait de la relation d’objet une relation close complémentaire du sujet avec son objet inanimé, Lacan affirma qu’il n’y a pas une seule manifestation perverse qui ne soit intersubjective. C’est évident dans le voyeurisme-exhibitionisme, ça l’est aussi dans le sadisme. Le partenaire doit y rester un sujet consentant, partie prenante, jusqu’à une limite ambiguë au delà de laquelle le sadique ne rencontrerait que le vide d’une béance d’une chair, d’une viande, d’une barbaque sans conscience.

L’enfant est livré à ses pulsions partielles, prégénitales, elles hors sexe, mais pas sans autre. Pour Lacan ces pulsions sont hétéroérotiques et non pas auto-érotiques comme le pensait Freud. Et de citer en exemple la scène du regard, si brillamment décrite par J-P Sartre dans L’Être et le néant.

L’expérience perverse, dit Lacan, est « tissée à l’intérieur du registre de l’imaginaire » mais ce registre appelle la reconnaissance symbolique que constituent les barrières de la honte, de la pudeur, voire du prestige.

« En somme, dit Lacan, la perversion est l’exploration privilégiée d’une possibilité existentielle de la nature humaine – son déchirement interne, sa béance, par où a pu entrer le monde supra-naturel du symbolique ».

« Quand tu seras mort, dit l’enfant à son ascendant, j’hériterai de toi ! de ta casquette aussi bien que de ton fauteuil ». Ce n’est pas de sa part une méconnaissance de la subjectivité de l’autre mais au contraire la preuve de sa capacité à user du langage.

L’hystoire du sujet que l’analyse cherche à atteindre n’est pas une affaire de roupillade ou de tripotage, dit Lacan, mais, conclut-il le 2 juin 1954, consiste à « faire participer l’enfant à l’intérieur de l’adulte », en le faisant, en le laissant verbaliser de « façon irruptive » son « langage enfantin », ce qu’il va appeler ultérieurement lalangue. À condition de n’être pas prématurément débilisés par une éducation obscurantiste les enfants ne se révèlent-ils pas « surdoués » de dispositions plus précoces qu’on ne leur en prête ?

Rennes, le 17 mai 2012

  1. Freud S. Sur l’Histoire du mouvement psychanalytique, Gallimard, Paris 1991, pp. 24, 25, 27
  2. Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Paris 1987, pp. 118-119
  3. Freud S. Sur l’Histoire du mouvement psychanalytique, Gallimard, Paris 1991, pp. 24, 25, 27

Références bibliographiques

FREUD Sigmund

Cinq leçons sur la psychanalyse (1909), Payot, 2001.Trois essais sur la théorie sexuelle, (1905), Paris, NRF, Gallimard pp. 118 – 119.« La sexualité dans l’étiologie des névroses », (1905), Résultats, Idées, Problèmes, I, Paris, PUF, 1984 p. 75 et p. 113.« Pour introduire le narcissisme », (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.« L’Homme aux loups », (1918) D’une histoire de névrose infantile, Payot, Petite Bibliothèque Payot, 2010 ou L’Homme aux loups, PUF, Quadrige, 1990.« Un enfant est battu », (1919), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.Le problème économique du masochisme, (1924), Paris, PUF, 1973.« Le fétichisme », (1927), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.« Le clivage du moi dans le processus de défense », (1938), Résultats, Idées, Problèmes, II, Paris, PUF, 1985.

LACAN Jacques

Le Séminaire, livre I, séances des 2 et 9 juin 1954, Paris, Seuil.Le Séminaire, livre II, Paris, Seuil, p. 85, pp. 113 – 114, p. 120, p. 145, p. 251.Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, 1956-1957, Paris, Seuil, 1994, Chap. 5 et 7 à 10.Le Séminaire, livre VI, séances de juin 1959, Paris, Seuil.Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, 1962-1963, Paris, Seuil, 2004, p. 53, pp. 191-192.Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, 1968-1969, Paris, Seuil, 2006 p. 21, p. 249, p. 251, p. 260, p. 295, p. 384.Le Séminaire, livre XXII, RSI.Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.« D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Seuil« Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966.« Kant avec Sade & D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, Seuil.Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, pp. 60 à 64, 73 et 105

SOLER Colette

Cours sur le Symptôme et l’analyste, Collège Clinique de Paris (2004-2005), (en particulier les leçons 7, 8, 9 et 10).« Perversion généralisée », Que faisons-nous des symptômes ?, RCCCL N°5, Hermann, Paris, 2006

BOUSSEYROUX Michel

A-bords de la père-version, Toulouse, PUM, 1990.Au risque de la topologie et de la poésie, Toulouse, Érès, 2011.

ASKOFARÉ Sidi

« Perversion généralisée », Volume préparatoire aux Journées de Juillet 2006 – Les réalités sexuelles et l’inconscient, IVe rendez-vous de l’IF et de l’EPCL – Paris 1 et 2 Juillet 2006, p. 219.

ANDRÉ Serge

L’imposture perverse, Paris, Seuil, 1993.

DOR Joël

Structure et perversions, Paris, Denoël, 1987.

MELMAN Charles

L’Homme sans gravité. Jouir à tout prix, Paris, Denoël, 2002.

PERRIER François et GRANOFF Wladimir

Le désir et le féminin, Paris, Aubier-Montaigne, 1979

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