Dès sa naissance, le corps de l’infans est parlé avant d’être parlant. Déjà pris dans la trame imaginaire de l’entourage familial, le découpage du corps par les signifiants, a fait quitter l’organisme.
Ainsi le corps comme entité est-il le produit du langage humain. Toutefois, cet aboutissement du langage et du corps se paie d’une livre de chair, d’une mortification par le signifiant. Néanmoins cette inscription du corps par le langage, défaille face à une jouissance, qui excède. En outre, le corps qui parle jouit aussi en parlant, sans savoir.
Ainsi, là où le langage est en défaut, cette part inassimilable du corps comme jouissance fait-elle son opacité et son mystère… le corps parlant jouit alors de ce qu’il dit à son insu. À cela s’ajoute une part muette du corps biologique que les applications de la science n’ont de cesse d’objectiver. Quant aux effets psychosomatiques ils opèrent en court-circuitant toute pensée.
Le champ ouvert par Freud part du corps comme lieu du conflit psychique. À partir des études sur l’hystérie, il a conceptualisé le défi posé par la conversion hystérique dont la cartographie singulière s’exempte de toute atteinte organique.
Le moi imaginaire est avant tout chez Freud un moi corporel qui dérive des sensations corporelles, projections mentales de la surface du corps. Dans cette perspective le symptôme corporel, expression de l’inconscient et formation de compromis entre forces antagonistes, se précise avec Lacan dans sa dichotomie entre déchiffrage symbolique et jouissance de son inconscient. L’apport de Freud avec le corps est pulsionnel, avec Lacan c’est celui des zones érogènes travaillées par les pulsions partielles, qui décernent un corps.
Dans sa référence freudienne à une libido mythologique, la pulsion est un concept limite chez Freud, entre somatique et psychique, alors que Lacan la caractérise comme « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ».
Comment de l’imaginaire du corps en vient-on à la substance parlante et jouissante? Le corps, support du vivant, ouvre sur l’énigme de la substance jouissante emprunt de Lacan à la substance pensante non limitée de Descartes. Ainsi le symptôme comme événement de corps est à la fois déchiffrage et jouissance. La conception de l’inconscient s’articule alors à un déjà-là à déchiffrer « de ce que l’être vient au dire »1 précise Lacan.
Autre perspective, avec le parlêtre lacanien, la conceptualisation de l’inconscient part de la parole comme jouissance et non plus de son opposition au conscient freudien, tombé en désuétude .
Encore nous faut-il aussi concevoir les phénomènes de corps, en fonction de la structure. C’est ainsi, le corps morcelé, éclaté dans la schizophrénie, avec des morceaux de corps désarrimés et envahis par la pulsion. C’est aussi dans le creux de l’affect, le corps qui s’absente et fait retour de façon pathologique dans une hypocondrie à la lisière du délire. Cela peut aussi bien se manifester à l’acmé de la crise mélancolique, par le syndrome de négation d’organe de Cotard, avec des idées délirantes de damnation et d’immortalité.
Par ailleurs, le corps lui même n’échappe pas au Discours Capitaliste et à la subjectivité de notre époque. Le corps parlant est à son tour parlé, loué, monnayé, confère les dites mères porteuses. Quant aux pratiques du tatouage et du piercing, autres réécritures sur l’enveloppe corporelle telle un palimpseste, elles ne relèvent pas simplement d’un effet de mode. Cette érotisation parcellaire du corps s’offre au regard comme modalité de jouissance, par bouts épars.
Autre consonance, dans notre monde contemporain, notre corps est un bien qui nous appartient, dont nous sommes propriétaires, avec la fiction d’en avoir libre disposition pour en dégager un plus de jouir. Le discours capitaliste est passé par là. L’engouement, à le sculpter, à le remodeler touchent principalement les jeunes générations avec la pratique d’un fitness protéiné, en salle de musculation. Dans une fiction de maîtrise et de jouissance, suspendue, hors du temps, il s’agit alors de faire parler le corps autrement, parfois dans une mise en scène tutoyant le comique viril. A contrario, c’est aussi le corps à vif, scarifié des adolescents qui s’expose par éclipse. Que nous enseignent- ils ?
Autre tentative de maîtrise du corps par l’anorexique. Elle débute principalement avec la transformation pubertaire quand s’engage un combat féroce contre les signes de la féminité jusqu’au squelette, support narcissique paradoxal, conjurant pour que cela tienne, dans une négativation mortelle, tout risque de déliaison psychotique. Néanmoins cela peut aussi bien enclencher, avec l’effraction du pulsionnel, un cycle infernal entre anorexie et boulimie.
A partir du thème de l’année, le champ qui s’ouvre devant nous est donc riche de tous ces possibles qui nous poussent à réinscrire dans leurs variations les corps parlants. Mais celui qui parle n’est pas sans symptômes. Ceux-ci ne se manifestent-ils pas alors comme solution singulière fixée au corps, dans sa jouissance ? Comment cela entre-t-il en résonance pour chacun ?
Orienté par la clinique psychanalytique et son éthique, en redonnant toute sa place au sujet et à sa singularité, c’est aussi une invitation à développer et à s’approprier une thématique aux implications multiples, à l’opposé donc de l’oblitération scientiste.
1 Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 426.
Jean-Paul MONTEL
CCPSE