N°22 – « Qu’est-ce qu’une clinique psychanalytique ? »

Éditorial par Pierre Perez

« Qu’est-ce qu’une clinique psychanalytique ? » voici la question qui a mise au travail les six collèges de clinique psychanalytique français durant l’année 2021-2022. 

Ce numéro 22 de la revue des collèges de clinique psychanalytique du champ lacanien rend compte de ce travail commun et en l’élargit l’adresse. Différents travaux y sont à lire, à la fois ceux présentés lors de la journée nationale des collèges à Talence le 19 mars 2022, et d’autres produits tout au long de l’année par les enseignants des différents collèges. 

Lire les vingt-six articles qui composent ce nouveau numéro invite le lecteur à prendre un aperçu des difficultés de définition qu’engage la question posée. Vingt-six articles comme autant de façon de cerner ce qui résiste au caractère totalisant de la définition, son univocité. 

Lire ce nouveau numéro introduit également le lecteur au double fond de la question ; double fond que nous devons à Lacan de l’avoir si puissamment articulé : « la question commence à partir de ceci qu’il y a des types de symptômes, qu’il y a une clinique. Seulement voilà : elle est d’avant le discours analytique, et si celui-ci y apporte une lumière, c’est sûr mais pas certain. » 

Plusieurs travaux se consacrent à éclairer cette délicate question de définition. Sidi Askofaré et Jean-Claude Coste, chacun avec son style, précise ce qui en fait l’impossible. Bruno Geneste en considérant l’apologue des pots de moutarde développé par Lacan, dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse, met en lumière quelques-uns des points saillants qui font la spécificité d’une clinique psychanalytique. Brigitte Hatat, quant à elle, nous invite à penser ce que la formalisation du nœud borroméen a comme incidence pour la clinique et la pratique psychanalytique.  

Pour d’autres, répondre à cette question est avant tout affaire de discours. A la croisée de Foucault et de Lacan, Armando Cote nous rappelle que la psychanalyse n’est pas une science, mais un discours. Jean-Jacques Gorog et Bernard Lapinalie lui font écho en développant tour à tour cette question. Nadine Cordova éclaire le lien étroit qui noue ensemble discours hystérique et discours analytique depuis Freud. Phillipe Madet interroge les conditions de maintien du discours analytique dans l’époque, tandis qu’Isabelle Boudin s’intéresse à la place que ce dernier peut occuper en institution. Jean-Pierre Drapier, lui, distingue le discours analytique du discours médical – et a fortiori psychothérapique – au regard de son éthique. Suivant cette même ligne de crête, Dominique Touchon Fingermann rend compte des différences de signification accordées au symptôme en médecine et en psychanalyse, et des conséquences que cela entraîne en pratique pour chacune.  

Parler de clinique psychanalytique suppose également de distinguer clinique et pratique. Différents travaux s’emploient à préciser l’intérêt d’une telle distinction. 

Du dit au dire, le trajet pourrait à lui seul figurer l’empan de la pratique analytique. Isabelle Geneste souligne la nécessité d’un certain non-dit de l’analyste, comme condition d’avènement d’un dire pour l’analysant. Marie-Noëlle Jacob-Duvernet témoigne, elle, des conditions de production d’un dire au décours d’une présentation clinique. A partir de sa pratique auprès d’enfants, Sophie Pinot interroge ce « trognon de la parole » valable pour tout sujet. 

De plus, si la pratique analytique relève assurément de l’écoute elle ne s’y réduit pas ; elle requiert avant tout une capacité de lecture. Suivant cette voie, Alexandre Faure identifie ce qui reste en impasse dans l’écoute et démontre en quoi l’interprétation analytique est avant tout affaire de lecture. A partir de cette même distinction entre clinique et pratique, Patricia Robert rend compte du devoir de lecture qui incombe à l’analyste. 

Enfin, plusieurs contributions prennent pour objet la question des conditions d’élaboration du savoir dans la clinique psychanalytique, ainsi que celle de ses modes de transmission. 

Si la clinique psychanalytique n’est pas la seule à faire référence au cas pour élaborer son savoir, l’usage qu’elle en fait la distingue. Cet usage, Marie-José Latour le précise en distinguant à son tour, pratique analytique et clinique psychanalytique. Muriel Mosconi et Jean-Michel Valtat nous donnent à entendre la façon particulière dont Lacan usait du cas, en subvertissant le savoir déjà-là de la clinique psychiatrique, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles catégories nosographiques. François Terral s’attache, lui, à dégager ce qui fait de tout cas une aporie.

De plus, aucune clinique psychanalytique n’est concevable sans une attention portée aux conditions de sa transmission. A ce sujet, Colette Soler fait valoir la fonction centrale du mathème dans la transmission de la clinique, en distinguant pour l’occasion, mathèmes de la structure et mathèmes de la contingence. Laurent Combres, en faisant retour à l’origine des Collèges de clinique psychanalytique du champ lacanien, montre comment la clinique psychanalytique a charge d’articuler ce hiatus irréductible entre théorie et pratique. Pierre Perez interroge lui l’impossible qui préside à tout enseignement de la clinique psychanalytique. De la présentation de malade à la présentation clinique, Françoise Gorog et Jean-Paul Montel, chacun à sa manière, questionne l’effet de transmission produit à l’appui de ce dispositif. 

Ce dernier numéro de la revue des collèges de clinique psychanalytique du champ lacanien, par la pluralité des travaux présentés, soutient l’option qui est celle des collèges de clinique psychanalytique du champ lacanien depuis leur création : celle d’un débat pluraliste où le savoir s’offre à la critique.

Bonne lecture.

Notes

  1.  Lacan J., « Introduction à l’édition allemande des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 556.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 121

Sommaire

I. Présentation – Éditorial

  • Présentation des Collèges de clinique psychanalytique du Champ lacanien, Jacques ADAM
  • Éditorial, Pierre PEREZ

II. Travaux des Collèges de cliniques psychanalytique – France

(Un)possibles définitions
  • Sidi Askofaré : Existe-t-il une clinique psychanalytique ?
  • Jean-Claude Coste : « Qu’est-ce qu’une clinique psychanalytique ? »
  • Bruno Geneste : Une clinique des pots de moutarde
  • Brigitte Hatat : Pour une clinique borroméenne
Une affaire de discours
  • Armando Cote : Naissance de la clinique
  • Jean-Jacques Gorog : La clinique psychanalytique est-elle une science ?
  • Bernard Lapinalie : L’objection scientifique à une clinique psychanalytique
  • Nadine Cordova : Un lien si étroit
  • Phillipe Madet : Une clinique psychanalytique : à quelles conditions ?
  • Isabelle Boudin : « Que sont nos amours devenues ? » Psychanalyse et institution : liaison-déliaison ?
  • Jean-Pierre Drapier : Tout est affaire de discours : Clinique, éthique et diagnostics
  • Dominique Touchon Fingermann : La valeur clinique du symptôme : psychanalyse et médecine
Du dit au dire
  • Isabelle Geneste : L’heurt du silence
  • Marie-Noëlle Jacob Duvernet : L’événement d’un dire dans un cas de mélancolie
  • Sophie Pinot : Quels sont les mots qui comptent ?
Savoir lire
  • Alexandre Faure : Que faisons-nous de ce que nous entendons ?
  • Patricia Robert : Pratique et clinique psychanalytique, un paysage en mouvement
A partir du cas
  • Marie-José Latour : Faire cas
  • Muriel Mosconi : Qu’est-ce qu’une « psychose lacanienne » ?
  • Jean-Michel Valtat : L’homme qui rafraîchit les cervelles…
  • François Terral : Aporie du cas
Transmettre la clinique
  • Colette Soler : Le mathématisable de la clinique
  • Laurent Combres : Quid du collège ?
  • Pierre Perez : Clinique psychanalytique et enseignement : faire avec l’impossible
  • Françoise Gorog : Quand la varité nous parle…
  • Jean-Paul Montel : De la présentation de malade à la présentation clinique

III. Les auteurs de la revue

IV. Renseignements pratiques sur les Collèges de clinique psychanalytique du Champ lacanien

V. Sommaires des numéros antérieurs