Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

Thème de l'année

Parole et Violences

par Marie-Hélène Cariguel

Partons de la définition de la violence donnée par le Littré : « Qualité de ce qui agit avec force ».

La violence n'est pas un concept de la psychanalyse ; mais est largement commentée et élaborée dans le champ philosophique ; il n'est que de se référer à Héraclite, Hegel, Nietzsche...

Dans l'œuvre de Freud, les références à la violence sont presque uniquement situées dans les textes L'homme Moïse et le monothéisme (1939), Malaise dans la culture (1929) et « Pourquoi la guerre ? » (1933) et, les précédant, dès 1915, « Actuelles sur la guerre et sur la mort ».

C'est en réponse et dans la suite d'un échange avec son ami Romain Rolland sur la question de la fonction de la religion que Sigmund Freud rédige ce texte fameux Malaise dans la culture. Il affirme : « Les hommes aspirent au bonheur, ils veulent devenir heureux et le rester » ; mais il annonce aussi « la souffrance menace de trois côtés, en provenance du corps propre ...voué à la déchéance et à la dissolution, en provenance du monde extérieur..., et finalement à partir des relations avec d'autres hommes[1] ».

En précisant que la souffrance « issue de cette (troisième) source » est ressentie « plus douloureusement que toute autre » Freud lui donne un statut subjectif et la lie à la société, produit de la culture. Il complète « tout ce par quoi nous tentons de nous protéger contre la menace des sources de la souffrance ressortit justement à cette même culture[2] » qui « porte la responsabilité de notre misère ». Freud établit donc la dimension subjective de la violence et son développement dans le lien social.

Il situe le renoncement à la satisfaction pulsionnelle sexuelle et de destruction (liée à la pulsion de mort) comme avancée de la culture et comme causalité des névroses et de leurs formations, dont les symptômes, retours de ce à quoi l'humain social a renoncé au profit de la culture.

Dans le Séminaire Encore, Jacques Lacan indique « il n'y a aucune réalité pré-discursive ; Chaque réalité se fonde et se définit d'un discours[3] », et « la culture en tant que distincte de la société, ça n'existe pas. La culture c'est justement que ça nous tient ... il n'y a que ça, le lien social. Je le désigne du terme de discours... le lien social ne s'instaure que de s'ancrer dans la façon dont le langage se situe et s'imprime, se situe sur ce qui grouille, à savoir l'être parlant[4] ».

À nous laisser guider une nouvelle fois par Freud, dans le texte « Pourquoi la guerre ? » : « L'être vivant préserve pour ainsi dire sa propre vie en détruisant celle d'autrui. Mais une partie de la pulsion de mort reste active à l'intérieur de l'être vivant, et nous avons tenté de déduire toute une série de phénomènes normaux et pathologiques de cette intériorisation de la pulsion de destruction[5] » nous ferons réponse avec Lacan dans le Séminaire Le désir et son interprétation : Lacan nomme culture « certaines histoires du sujet dans son rapport au logos[6] » et « la béance à l'intérieur de laquelle nous essayons de situer la fonction du désir[7] ».

Parole proférée, jaculée par le sujet, ou ravalante, ou insultante, ou imposée, ou celle de l'interprétation dans le dispositif analytique... S'il n'y a pas de jouissance sans langage, si la parole a le pouvoir de tempérer la violence intimement nouée au lien social, nous pouvons tenter d'établir aussi ce qu'il y a de violence inhérente à la parole même.

Nous pouvons nous repérer dans la clinique du statut de la violence comprise comme symptôme pour chaque sujet qui l'exerce ou qui s'en plaint, à la fois comme produit et comme échec de la civilisation, dans ses rapports étroits avec la fonction du désir.

Citons encore Lacan dans « Fonction et champ de la parole et du langage » : « Qu'elle se veuille agent de guérison, de formation ou de sondage, la psychanalyse n'a qu'un medium : la parole du patient. Or toute parole appelle réponse[8] ».

  1. Freud S., Malaise dans la culture, Œuvres complètes, Tome XVIII, PUF, 1994, p. 263.
  2. Ibid, p. 273
  3. Lacan, J. Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 33.
  4. Ibid, p.51
  5. Freud S., « Pourquoi la Guerre ? », Résultats, idées, problèmes, PUF, 1998, p. 211.
  6. Lacan J., Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Editions de l’Association lacanienne internationale, Publication hors commerce, juillet 2010, p. 514.
  7. Ibid p. 514.
  8. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, p. 247.

Références bibliographiques

Concernant Freud sont indiquées les éditions courantes (il existe souvent des éditions de poche plus récentes). Tous les textes se trouvent aussi dans les « œuvres complètes » en français et dans des éditions électroniques. En ce qui concerne Lacan sont indiquées les éditions du Seuil, sauf pour la Conférence à Baltimore.

FREUD Sigmund
« Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’Homme aux rats) », 1909, Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 199-253.
« Actuelles sur la guerre et la mort » in Actuelles sur la guerre et la mort, et autres textes, 1915, Paris, PUF, Quadrige, 2012, p. 1-33.
« Nous et la mort », ibidem, p. 33-49.
« Pourquoi la guerre ? Correspondance avec Einstein », 1933, ibidem, p. 56-75.
« Criminels par conscience de culpabilité », 1915, Œuvres complètes, Paris, PUF, 2002, tome XV, p. 38-40.
« Morale sexuelle civilisée et la nervosité moderne », 1908, La Vie sexuelle, Paris, PUF, p. 26-46.
« Pulsion et destin des pulsions », 1915, Métapsychologie, Gallimard, Idées, p. 11-44.
Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, Paris, PUF, Quadrige, 2010, particulièrement chapitre VII (Identification), IX et X.
Le Malaise dans la culture, 1930, Paris, PUF, Quadrige, 2015 (Particulièrement chap. VII : surmoi).
« Contribution à la discussion sur le suicide », 1910, Résultats, Idées, Problèmes, tome 1, Paris, PUF, 1984, p. 131-132.
« Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre » (1919), ibidem, p. 243.
« Ephémère destinée », 1915, ibidem, p. 233.
« Dostoïevski et le parricide », 1928, Résultats, Idées, Problèmes, tome 2, Paris, PUF, p. 162-180.
« Actions compulsionnelles et exercices religieux », 1907, in Névrose, Psychose et Perversions, Paris, PUF, 1973, p. 133-142.
« Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine », 1920, ibidem, p. 245-270.
« Le problème économique du masochisme », 1924, ibidem, p. 287-297.
« un enfant est battu », 1919, ibidem, p. 219.
« Au-delà du principe de plaisir », 1920, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1979, p. 7-82.
« Le moi et le ça », 1923, ibidem, p 177-234, 3e partie (moi, surmoi...) et 4e partie.
Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2009 : proton pseudos et autres textes sur le trauma
Les cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1993
L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939, Paris, Gallimard.
L’avenir d’une illusion, PUF, Collection quadrige, 2013, Paris.
LACAN Jacques
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil-Points, 1980, 2e partie le « cas Aimée » (passage à l’acte).
« Motifs du crime paranoïaque : le crime des « sœurs Papin », ibidem, 1933, p. 396.
- Ecrits
« Au-delà du principe de réalité », p. 73-92.
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », p. 93-100.
« L'agressivité en psychanalyse », p. 101-124.
« Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », p. 125-149.
« Propos sur la causalité psychique », p. 151-193
« Fonction et champ de la parole et du langage », p. 237-322.
« Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », p. 369-380.
« La direction de la cure et les principes de son pouvoir », p. 585-645.
« Kant avec Sade », p. 765-790.
« Subversion du sujet et dialectique du désir », p. 808.
« Variantes de la cure-type », p. 323-362.
« D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », p. 531-583.
- Autres écrits
« Prémisses à tout développement possible de la criminologie », p. 121.
« Introduction à l'édition en langue allemande des Écrits », p. 553-559.
« Radiophonie », question V, p. 431-440, p. 127.
« L’Étourdit », p. 449 (ou Scilicet 4).
« Télévision », question V, p. 529-534.
- Conférences
Communication et discussions faite au Symposium international du John Hopkins center à Baltimore, 21 octobre 1966, inédit, site de l’Ecole Lacanienne de Psychanalyse, Lacan - pas tout Lacan, lien : http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1966-10-21.pdf
La troisième, lien : http://www.valas.fr
La conférence sur le symptôme à Genève, lien : http://aejcpp. free.fr/lacan
- Le Séminaire 
Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, sur la notion d’acte et de parole, p. 126-127, 254, 264, 272, 289-294.
Le Séminaire, livre V, Les Formations de l'inconscient, Paris, Seuil, 1998 : leçons XXVII (Agressivité chez l’obsessionnel), XVIII.
Le Séminaire, livre VII, L'Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986 : le problème de la sublimation dans les leçons VII, VIII, I, et le paradoxe de la jouissance dans les leçons XII, XIV, XV, XVI XVII et XVIII.
Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004 : leçons VIII, IX (passage à l’acte et acting out) et XXIII (chap 3).
Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973 : leçon XIV.
Le Séminaire, livre XVII, L'Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991 : leçons I, II (tyrannie du savoir), III, IV (4e partie), V (jouissance de la chatouille à la flambée d'essence), VII (impératif catégorique, p. 119-121), VIII (chap. 1 et 2, castration, meurtre du père).
Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975 : leçons VIII, IX et X, XI (p. 110, 132-133 sur la haine).
Ouvrages collectifs de psychanalyse
« Liaisons et déliaisons selon la clinique psychanalytique », Revue Champ lacanien, N° 19.
« Haine et violence : questions pour la psychanalyse ? », Mensuel de l’EPFCL, no 104, p. 25-64.
« Traumatismes, cause et suites », Actes des journées de l’EPFCL, décembre 2004.
« Haine et violence : questions pour la psychanalyse ? », Actes de la journée d’étude du pôle 5, Rodez, 2015.
Benslama F. (sous la direction de), L’Idéal et la cruauté – Subjectivité et politique de la radicalisation, éditions lignes, 2016.
Christien-Prouet C. (sous la direction de), Effraction de la pudeur : Quand la violence politique fait ravage, Toulouse, Érès, 2016.
Autres références psychanalytiques (par auteur)
Aichorn A, Jeunesse à l’abandon, 1925, Toulouse, Privat, 1973.
Alexander F., Staub H., Le criminel et ses juges, 1928, Paris, Gallimard, 1938, Collection psychologie.
Askofaré S., Sauret M.-J., « Clinique de la violence. Recherche psychanalytique », Psychopathologie du travail, Cliniques Méditerranéennes, no 66, 2002, p. 241-260.
Aulagnier P. , La violence de l’interprétation, Du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1986.
Benslama F., « Un furieux désir de sacrifice », Le Surmusulman, Paris, Seuil, 2016, ou Essais points, 2018.
Bergeret J., La violence fondamentale, Paris, Dunod, 1984.
Ferenczi S., « réflexion sur le traumatisme », Psychanalyse IV et autres textes sur le traumatisme, Payot éd.
Hirigoyen M.-F., Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, Ed. La Découverte, Paris, 1999.
Julien P. , L’étrange jouissance du prochain. Éthique et psychanalyse, Seuil, 1995.
Soler C. , « Lalangue, traumatique », dans Revue des Collèges de Clinique psychanalytique du Champ Lacanien n°7 - Trauma et fantasme, mars 2008.
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Winnicott D. W. 1971. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.
Références Philosophiques
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Althusser L., « L'avenir dure longtemps », Stock/IMEC, nouvelle édition.
Arendt H., « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal », Les Origines du totalitarisme, Paris, Quarto Gallimard, 2002, p. 1015-1305.
Arendt H., Du mensonge à la violence : Essais de politique contemporaine, 1969-72, Paris, Pocket, 2002.
Arendt H., La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.
Benjamin W., « Critique de la violence », Œuvres I, Folio, p. 210-243
Blanchot M., L’Entretien infini, Gallimard, 1942
Derrida J., L’écriture et la différence, Paris, Le Seuil, 1967.
Engels F., Le Rôle de la violence dans l’histoire, (1887-1888), Paris, Éditions sociales, 1976.
Hagège C., Les religions, la parole et la violence, Paris, Odile Jacob, 2017.
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Gracian B. : « Le précipice de la vie », Le Criticon, tome 1, Éditions Allia.
Le Goff J.-P. , La barbarie douce, Ed. La Découverte, Paris, 1999.
Levinas E., L’éthique et l’infini, Paris, Fayard, 1996.
Nietzsche F. W., Généalogie de la morale (1887), 2e dissertation (violence de la dette), Gallimard, 2006, Collection Folio plus philosophie.
Nietzsche F. W., Ainsi parlait Zarathoustra (1885), GF Flammarion, 1996.
Searles H., L’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, Paris, 1977.
Sibertin–Blanc G. (sous la direction de), Violences, anthropologie, politique, philosophie, Euro Philosophie Éditions, 2017, ou version téléchargeable.