Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

Thème de l'année

L’efficace du transfert face aux symptômes

par Eliane Pamart

Si le transfert existait bien avant la psychanalyse notamment dans les traitements relevant de la suggestion telle que l’hypnose, Freud, se démarque de cette méthode, faisant du transfert un concept fondamental pour la psychanalyse. Pour en illustrer la différence, tout en élaborant sa technique analytique, il se réfère à Léonard de Vinci.

Pour celui-ci, la peinture travaille per via di porre, en appliquant une substance (des parcelles de couleur) sur une toile blanche, alors que la sculpture procède per via di levare en enlevant à la pierre brute tout ce qui recouvre la surface de la statue qu’elle contient. Freud considère que la technique par suggestion procède comme la peinture, qui ne se préoccupe ni de la force ni de l’origine de la signification des symptômes morbides, alors que la psychanalyse agit per via di levare et il écrit : « la méthode analytique ne cherche ni à ajouter ni à introduire un élément nouveau, mais, au contraire, à enlever, à extirper quelque chose ; pour ce faire, elle se préoccupe de la genèse des symptômes morbides et des liens de l’idée pathogène qu’elle veut exprimer (1). »

En s’appuyant sur la parole du patient, il a fondé « un art d’interpréter dont la tâche est, pour ainsi dire, d’extraire du minerai des idées fortuites le pur métal des pensées refoulées (2). »

Freud affine le dispositif analytique qui repose sur l’idée que « les représentations inconscientes ou mieux, l’inconscience de certains processus psychiques sont les causes immédiates des symptômes morbides (3). »

Autant dire que le transfert devient l’outil indispensable de sa technique d’où ses « recommandations » quant à son maniement, adressées à ses disciples et tout particulièrement dans son texte Conseils aux médecins, dont la pertinence nous saisit encore.

Il prend soin de souligner l’aspect spontané du transfert, le fait qu’il dépasse la mesure et s’écarte de par son caractère et son intensité de ce qui serait normal et rationnel ; ces particularités ne sont pas imputables à la psychanalyse mais bien à la névrose elle-même. En effet, si le névrosé est un demandeur insatiable d’amour qu’il adresse à chaque petit autre rencontré (4), le transfert s’instaure d’emblée sur tout objet susceptible d’y répondre. Le transfert est un amour qui se déploie dans le cadre analytique et c’est un amour qui s’adresse au savoir.

Si Freud voit dans le transfert une réédition des amours infantiles, Lacan considère le transfert comme une expérience où il s’agit de passer au crible les amours du sujet, et dans son Séminaire sur L’acte analytique, on peut lire qu’il s’agit de «ramener le transfert à sa simple et misérable origine[…]où, la mise en question du transfert, ce n’est ni qu’il est amour, ni qu’il ne l’est pas […] c’est qu’il met l’amour sur la sellette, et de cette façon dérisoire(5) » pour atteindre ce dont il s’agit dans le drame humain du désir grâce à l’opération analytique.

Ainsi si Freud invente sa technique analytique grâce à ses patientes hystériques, Lacan relèvera le défi avec sa thèse sur Aimée(6) en 1932 où il élargit le dispositif analytique aux psychoses en faisant valoir le symptôme au cœur de la structure du sujet.

Dans sa Question préliminaire à tout traitement possible des psychoses, il précise qu’il convient alors d’introduire une juste conception du maniement du transfert, revenant ainsi à Freud qui avait déjà avancé dès 1904 à propos du traitement analytique des psychoses lors d’une Conférence faite au « Collèges des médecins à Vienne qu’« Il ne serait pas du tout impossible si l’on modifiait la méthode de façon adéquate et qu’ainsi puisse être constituée une psychothérapie des psychoses (7). »

Outre ce retour aux textes de Freud et de Lacan, le choix de ce thème de travail sur « l’efficace du transfert face aux symptômes » ouvre le champ de la clinique sur le social, l’éducatif et le thérapeutique, et vient interroger chaque clinicien dans son acte analytique.

  1. Freud. S ; La technique psychanalytique, PUF ; Paris ; 1989 ; p.13.
  2. Ibid. p.5
  3. Ibid. p.19
  4. Pamart, E ; La névrose de transfert, RNCC N° 6
  5. Lacan. J ; Le Séminaire Livre XV, L’acte psychanalytique, inédit, leçon du 21 février 1968.
  6. Pamart. E ; Aimée nous enseigne encore…RNCC N° 17
  7. Freud. S ; La technique analytique, Paris; puf, 1981, p. 17

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
« Traitement psychique », Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF.
Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot.
La Technique psychanalytique, chapitres II (« De la psychothérapie »), VI (« La dynamique du transfert »), IX (« Le début du traitement »), X (« Remémoration, répétition et perlaboration »), XI (« Observations sur l'amour de transfert »), Paris, PUF.
Cinq Psychanalyses, « Fragment d'une analyse d'hystérie », « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », Paris, PUF.
« Pour introduire le narcissisme », La Vie sexuelle, Paris, PUF.
Conférences d'introduction à la psychanalyse, chapitres XII, XXIII, XXVII, XXVIII, Paris, Gallimard.
« Sur la psychogenèse d'un cas d'homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF.
Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, Quadrige.
Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard.
« Psychanalyse et théorie de la libido », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF.
« L'analyse avec fin et l'analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF.
« Constructions dans l'analyse », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF.
« Sur la psychologie du lycéen », Tr. fr., Œuvres complètes, t. XII. Paris, PUF, 2005, p. 331-337 et Résultats, Idées, Problèmes, I, Paris, PUF.
LACAN Jacques
- Ecrits, Paris, Seuil, 1966
« De nos antécédents », p. 65-72.
« Intervention sur le transfert », p. 215-226.
« Du sujet enfin en question », p. 229-236.
« L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », p. 493-528.
« D'une question préliminaire à tout traitement de la psychose », p. 531-583.
« La direction de la cure et les principes de son pouvoir », p. 585-645 (et spécialement le chapitre III : « Où en est-on avec le transfert ? »).
« Subversion du sujet et dialectique du désir dans l'inconscient freudien », p. 793-827.
« Position de l'inconscient », p. 829-850.
- Autres écrits,Paris, Seuil, 2001.
« Petit discours à l’ORTF », 6 décembre 1966, p. 221
« Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », p. 243-259.
« Allocution sur l’enseignement » prononcée le 19 avril 1970, p. 297.
« La méprise du sujet-supposé-savoir », p. 329-339.
« Allocution sur les psychoses de l'enfant », p. 361-371.
« Note sur l'enfant », p. 373-374.
« L'Acte psychanalytique », p. 375-383.
« Joyce le Symptôme », p. 565-570.
« Préface à l'édition anglaise du Séminaire XI », p. 571-573.
- Conférences
« La Troisième », Rome, 1er novembre 1974.
« Conférence à Genève sur le symptôme », 4 octobre 1975.
« Conférences dans les universités nord-américaines », Scilicet, n° 6-7, Paris, Seuil, p. 15.
- Le Séminaire 
Livre I, Les Écrits techniques de Freud, chapitres IV, V, VIII, XIV, XV, XVIII, XIX. Paris, Seuil, 1975.
Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978.
Livre III, Les Psychoses, Paris, Seuil, 1981.
Livre V, Les Formations de l'inconscient, chapitres XVIII, XX, XXII, XXIV, XXVI, XXVII. Paris, Seuil, 1998.
Livre VIII, Le Transfert, chapitres XII XIII XVI XVII XXVI, Paris, Seuil, 1991.
Livre X, L'Angoisse, chapitres VIII, IX, X, XI, XIV, XV, XXI, Paris, Seuil, 2004.
Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, chapitres X, XI, XVIII, XIX, XX, Paris, Seuil, 1973.
Livre XV, « L'Acte psychanalytique », inédit.
Livre XXII, « RSI », inédit, leçons du 10 décembre 1974 et du 25 janvier 1975.
Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, leçon du 16 décembre 1976.
Autres références
Colette Soler : « Les Symptômes de transfert », Cours 1999.
    « Le Symptôme et l'Analyste », Cours 2004-2005.
    « Avènements du réel, de l'angoisse au symptôme », Cours 2015-2016.
    « L'amour qui s'adresse au savoir », Revue des Collèges Cliniques du Champ     (RCCCL), n° 12, « Qu'est-ce qui fait lien ? », Paris, Hermann, 2013.
 
« Que faisons-nous des symptômes ? », Revue des Collèges Cliniques du Champ Lacanien (RCCCL), n° 5, Paris, Hermann, 2006.
« La répétition à l'épreuve du transfert », Revue des Collèges Cliniques du Champ Lacanien (RCCCL), n°10, Paris, Hermann, 2011.
Le Cahiers du stage, Revue du collège clinique de Bourgogne – Franche-Comté, n° 4, 5, 7 et 8.
Daniel Pennac, Chagrins d’école, Paris, Gallimard, 2007.
Martine Menès, L’Enfant et le Savoir – D’où vient le désir d’apprendre, Paris, Seuil, 2012.
Martine Menès, « La “névrose infantile” : un trauma bénéfique », Rééd. Revue, Paris, éd. Nouvelles du Champ lacanien, 2019.
Frédéric Pellion, « L’inconscient, une “puissance de refus”
  • Site officiel des Collèges de Clinique Psychanalytique du Champ lacanien
  • www.cliniquepsychanalytique.fr